Léa Bismuth

curator | critique d'art

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LES RENCONTRES D'ARLES 2017

FIFTY-FIFTY / SAMUEL GRATACAP / COMMANDERIE SAINTE-LUCE

3 JUILLET- 24 SEPTEMBRE 2017

Avec la collaboration de Marie Sumalla et Nicolas Jimenez


C’est là que le témoignage s’arrête. Ou qu’il commence. C’est selon.

Il est des jours où nous nous demandons où va le monde. Ce qui le meut. Nous émeut. Comment nous pouvons entrer en dialogue avec lui. Le saisir, le comprendre, aller à son contact, aller y voir : aller y voir — la photographie, sur le terrain, pourrait être une de ces manières-là — aller voir où se passe ce qui nous dépasse — les guerres, les conflits, les camps, les lieux de résistance, de rapt des énergies, les flux de ces énergies-là, jusqu’à leur propre perte ; et les prises de pouvoir, celles qui disent leur nom (au nom de l’Etat), celles qui profitent de la situation (au nom de l’argent) et celles qui perversement sont un mélange des deux. Aller voir des lieux qui n’en sont pas, qui n’en sont plus, qui en redeviendront peut-être un jour. La Libye est sans doute l’un de ces non-lieux, c’est du moins la conclusion à laquelle je parviens au regard des images de Samuel Gratacap, prises dans les territoires qu’il traverse sur la côte tripolitaine : Sabratha, Mellitah, Zaouia, Sourman, Tripoli, Misrata, Abougrain, Syrte. Ces noms, je ne les connaissais pas, je n’en ai que des traces vagues, des fragments. Des visages, regards face caméra, bien vivants, de ceux qui se maintiennent dans l’immobilité. Mais aussi des visages sans visage, des trous blancs, des figurines de papier. Certains visages reviendront, comme des adresses. Il y aussi des postures, des signes, des gestes qui manquent, qui défient, ou s’abolissent. Et des paysages qui ne peuvent en être, car ils sont plutôt des morceaux d’attente. Je me demande comment répondre au monde qui parle. Amorcer une riposte ? Passer à l’acte ? Témoigner ?

Au tout début, il y a un naufrage. Un homme parle. Il s’appelle Mansour. Nous sommes à Zouara (sur Google : Zouara est une petite ville portuaire de Libye, à 60 km de la frontière tunisienne. Sur Google images, tout se contredit : des corps dans des sacs, des nettoyeurs en costumes blancs, mais aussi des plages avec des parasols en paille, une mer turquoise qui sentirait bon les vacances si tout cela n’était pas une tromperie). Mansour cherche à comprendre, lui aussi. Et il a beau être de là-bas, il n’y comprend rien non plus. Alors, il raconte ce qu’il a vu : un bateau, des corps morts, à l’intérieur, et des corps échoués, sur le sable, sur le rivage. Je vois le visage perdu dans l’écume, les algues qui lèchent, la mer qui continue sa vie, ses vagues qui rapportent les corps comme un cadeau maudit. Celui qui est là, il vient certainement d’Afrique, et il a la tête face contre sable. Les corps échoués ont toujours la tête dans le sable, comme si, pudiquement et par-delà leur mort, ils cachaient leur secret, ce qui a fait d’eux des êtres singuliers. Lui, il voulait se rendre à Lampedusa, ce nom qui résonne comme une prière. Lampedusa. Je m’en veux de penser spontanément, presque trop vite, à Visconti, à son Guépard — « Il faut que tout change pour que rien ne change ». J’y pense, je ne peux m’empêcher d’y penser, et c’est comme déplacé de faire surgir l’histoire du cinéma et son romantisme, face à cette image. Je me sens coupable de ne pouvoir faire là que de la littérature. Je me raccroche au récit : Mansour, lui aussi, n’a pas bien su quoi faire. Et il a pris des photos, des corps. Il prend des photos qu’il ne veut pas voir, qu’il ne veut pas posséder. Ces images, ce ne sont pas les siennes : elles sont passées dans son appareil, à travers son objectif, c’est bien lui qui a appuyé sur le déclencheur, mais elles ne lui appartiennent pas. Elles n’appartiennent à personne. C’est là que le témoignage s’arrête. Ou qu’il commence. C’est selon. C’est un point de friction avec le Réel. C’est le lieu critique d’un impensable, mais que nous cherchons tout de même à traiter, à nommer. Parce que l’on se sent responsable ? Je pense que c’est encore autre chose : c’est une manière de deuil.

Je me demande ce que j’aurais à en dire, de ces images, tant elles parlent d’elles-mêmes. Je n’ai pas de commentaire. Je voudrais les ramener dans mon monde, et c’est là que le bât blesse. Je détourne. Je tourne autour. Je m’en fais une armure. J’observe. Les images sont toujours déjà porteuses d’un autre temps ; anachroniques, elles viennent trop tard ou trop tôt pour ceux qui les reçoivent, mais pas pour ceux qui les prennent. Pas loin, un livre près de moi, sur une table de bistrot : « n’a-t-on pas constaté que les gens revenaient muets des champs de bataille ? Non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable. Ce qui s’est répandu dix ans plus tard dans le flot des livres de guerre n’avait rien à voir avec une expérience quelconque, car l’expérience se transmet de bouche à oreille ». C’est Benjamin qui écrit cela, en 1933, à propos de la guerre de 14-18. L’expérience dont il parle est celle, directe, du monde, ici et maintenant. L’examen au scalpel avec faits à l’appui, après coup, n’y fera rien. Le discours et l’expérience sont bien deux choses distinctes. Le discours écrit l’histoire dix ans plus tard (aujourd’hui, nous dirions dix jours plus tard), geste essentiel pour ne pas oublier, pour décoder, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs (même si ces erreurs-là, on les refait toujours). Mais, quelque chose d’autre pourrait se passer : parvenir à transmettre l’expérience de « bouche à oreille », c’est-à-dire sans appareil de démonstration rationnelle, critique, méthodique. Peut-être est-ce ce qui se produit avec l’appareil photo qui chuchote, et qui lutte parfois avec sa propre capacité d’énonciation. Car il enregistre, justement, afin d’éviter le discours. Dès lors, il communiquerait d’une autre manière — pour s’adresser et faire monde — de bouche à oreille, de regard à regard.

Léa Bismuth Paris, le 29 mai 2017