Léa Bismuth

curator | critique d'art

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L'ETERNITE PAR LES ASTRES


LES TANNERIES, AMILLY


22 AVRIL - 27 AOUT 2017



Juliette Agnel, Charlotte Charbonnel, Guy Debord, Rebecca Digne, Louise Hervé et Chloé Maillet, Marie-Luce Nadal, Mel O’Callaghan, Edouard Wolton, Jérôme Zonder



Seul le chapitre des bifurcations reste ouvert sur l’espérance.
N’oublions pas que tout ce qu’on aurait pu être ici-bas,
on l’est quelque part ailleurs.

Auguste Blanqui




Nous sommes en 2017. 146 années nous séparent de 1871, date à laquelle Auguste Blanqui [1805-1881] écrivit L’Eternité par les astres, au Fort du Taureau, dans la baie de Morlaix, où il était enfermé « dans la solitude d’une prison entourée par les eaux qu’il ne lui est pas même permis de voir ». Blanqui, cet « insurgé permanent », passa plus de trente années de sa vie en prison, pour le tumulte de son action et de ses écrits politiques (qualifiés de révolutionnaires, il le sont, dans la seule mesure où ils sont un appel au soulèvement du peuple à qui il serait encore permis de désirer quelque chose). Il fut notamment l’un des théoriciens de la Commune de Paris, insurrection à laquelle, encore emprisonné et mis à l’écart, il ne participa pas. Alors, en 1871, que fait-il ? Il décrit la carte du ciel et esquisse une cosmogonie. Il s’empare de l’ouverture qui est encore à sa mesure d’être humain, infiniment petit, face à l’immensité de l’univers, qu’il peut apercevoir derrière la lucarne de son cachot. Et qu’écrit-il ? En un texte qui prend l’apparence d’un traité scientifique : un hymne à la nature changeante, un bouleversement des systèmes stellaires, une astronomie nouvelle, une cosmicité des possibles, une éternité des mouvements nécessaires.


Aujourd’hui, en France, alors que les élections présidentielles se préparent, beaucoup de lycées portent son nom, mais nous avons oublié qui il est, le sens de sa vie, l’énergie qui le poussait. Nous avons oublié que l’appel des astres est aussi une manière de vivre, ancrée dans une réalité, ici et maintenant, dans les faires artisans tout autant que dans les gestes artistiques : Blanqui nous apprend que ces pratiques sont une seule et même chose, et qu’il nous reviendrait d’en prendre acte, et de ne pas tarder. Ainsi, si Rebecca Digne filme les geste d’un charpentier traçant des lignes à la craie sur le sol, c’est pour mieux élever la carte étoilée et en faire une charpente, c’est-à-dire un abri. Tous les gestes sont utiles, présents et éternels à la fois. Ils font de nous ce que nous sommes. On retrouvera cette confusion des règnes lorsque Juliette Agnel filme en camera obscura numérique la destruction du Chantier des Halles, tout en photographiant un ciel d’été dans le désert espagnol. Il s’agirait d’ouvrir la brèche d’une métaphysique qui s’enracinerait dans le sol, car la contemplation du ciel étoilé, loin d’être une simple distraction, est aussi un regard reporté vers le bas, propre à l’observation des villes, des champs, des océans et de ceux qui les habitent, c’est-à-dire, nous. Politique, écologique, artistique se rejoignent en une réflexion consciente des enjeux urgents d’une résistance. C’est ainsi que Mel O’Callaghan met en scène un homme qui résiste de tout son corps — de son simple corps — à la force incommensurable d’une lance d’incendie dirigée violemment contre lui par des pompiers cuirassés. De même, lorsque Jérôme Zonder fait le portrait de Blanqui, c’est avec sa main, ses propres empreintes, qu’il le fait. Ou encore, Marie-Luce Nadal, cultivant l’éternité, en un éloge du « Vin des Grâces » dont le fruit est récolté à hauteur d’homme, avant de devenir breuvage. Le corps, comme puissance d’agir incarnée, est un combat endurant et répété.


Guy Debord, dans son film In girum imus nocte et consumimur igni, fait écho à la mélancolie du texte de Blanqui, qui, comme lui, tourne dans la nuit et est consumé par le feu : Blanqui constate en effet, à la fin de son texte sublime et inspiré, une absence de « progrès », et pressent la puissance d’un éternel retour des forces en présence. Il incite donc à ne pouvoir en rester là, et nous invite à prolonger l’écriture des bifurcations, en refusant les lignes droites : c’est pourquoi le son des étoiles de Charlotte Charbonnel ou le reflet des constellations dans les miroirs d’Edouard Wolton nous rappellent qu’il faut poursuivre, en le réactivant, le geste de lever les yeux. Et si les Spectacles sans objet de Louise Hervé et Chloé Maillet font revivre Saint-Simoniens et fêtes révolutionnaires, c’est aussi pour relire l’Histoire afin d’en faire usage, avec les moyens mis à note disposition ; c’est-à-dire en posant une question : une communauté des êtres est-elle encore possible ? Cette exposition sera une tentative de réponse, ouverte, comme il se doit.


Léa Bismuth