Léa Bismuth

curator | critique d'art

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EVA NIELSEN — ZONES DU DOUTE


ART COLLECTOR, PARIS



17 — 30 NOVEMBRE 2014


 La Zone, c’est la Zone. La Zone, c’est la vie. Et l’homme qui passe à travers se brise ou tient bon

— Tarkovski


« Il y a des pays sans lieu et des histoires sans chronologie ; des cités, des planètes, des continents, des univers, dont il serait bien impossible de relever la trace sur aucune carte ni dans aucun ciel, tout simplement parce qu’ils n’appartiennent à aucun espace », écrit Michel Foucault en introduisant son concept d’hétérotopie, de lieu autre, lieu de l’utopie et de la poésie. Eva Nielsen invente de tels lieux sans lieux, non localisables et surtout sans limites assignables, parcellaires, seulement cernés pars les bords du cadre.
Comment se rendre dans ces espaces, dans ces lieux qui n’en sont pas ? Quel chemin emprunter pour naviguer dans ces contrées définies par la négative ? Il est difficile de les appréhender. On reste à distance, on se demande si on va y aller, y entrer. On essaie de comprendre les structures, les failles possibles. Par les jeux d’ombres, tenter de savoir d’où vient le soleil et s’il est d’artifice. Reconnaître de la tôle ondulée, des structures bétonnées, des poteaux électriques robustes aux piliers colossaux, des aires de jeux où plus personne ne s’aventure.

Eva Nielsen crée le doute quant à l’origine même de ces lieux, et c’est même cela sa grande intention : élaborer des territoires du doute. Des terrains vagues. Des espaces sans fonction. Sans occupation. Peut-être, ces espaces ont-ils été occupés, investis, un jour par le passé, mais il ne reste que de la rouille, des squelettes de structures, des bribes de signaux. Le doute est à la fois du côté du spectateur et de la construction de l’image elle-même : le spectateur s’interroge, incertain, hésitant à projeter son imaginaire ; et les images elles-mêmes semblent douter, entre affirmation massive et effacement programmé. Eva Nielsen met ainsi en crise l’authenticité de la vision : « j’aime les filtres, la question du spectre en photographie, celle de la mise au point : avant tout, je m’interroge sur les conditions de possibilité de la vision et sur son éventuelle transcription», explique-t-elle. Ainsi, elle se situe en face du paysage à explorer, en face du monde qu’elle regarde. Pour cela, elle utilise différentes techniques qu’elle fait se rencontrer : photographie, sérigraphie et impression rejoignent la peinture ; le mécanique et le manuel ne font plus qu’un. De nombreux accidents sont donc possibles, et l’aléatoire fait partie de l’émergence de ces tissus critiques de visibilité. C’est une « fabrique de l’image » construite sur des zones de subtilité : entre le fond peint et la trame sérigraphiée, entre le brutalisme des architectures et le romantisme de certains paysages, entre précision photographique et obscurité picturale.

Eva Nielsen travaille les matières qui s’entrechoquent : les épaisseurs de la peinture affrontent la surface de l’impression ; de même, sa palette terreuse ou minérale, aux teintes de crépuscules ou d’algues, peut aussi révéler des zones éblouissantes, des blancs comme des éclairs. Elle parle de « mélancolie contrariée » : alors, la joie et l’énergie de vie entreraient en dialogue avec de lents processus de détérioration, en une « jubilation de la destruction ». Ainsi, elle réalise un « élevage » d’images dans le jardin de son atelier, des images de mauvaise qualité qu’elle laisse vivre au gré du vent qui emporte, de la pluie qui mouille et du soleil qui sèche. Il s’agit presque d’un processus chimique d’apparition photographique. Si bien que l’image restée trop longtemps dans le bain d’arrêt, finira par s’obscurcir et disparaître : le geste de la peinture consiste alors à sauver l’image de son dépérissement, juste à temps.

Devenus d’ambigus passagers, nous nous aventurons dans des mondes parallèles. La Zone de Stalker n’est pas loin, dans son évidence d’énigme. « On m’a souvent demandé ce que signifiait la Zone, ce qu’elle symbolisait, et on m’avançait les suppositions les plus invraisemblables. La Zone ne symbolise rien, pas plus d’ailleurs que quoi que ce soit dans mes films », explique Tarkovski. Et il en va de même des toiles cinématographiques d’Eva Nielsen : les Zones qu’elle propose n’ont rien à nous dire, elles ne sont porteuses d’aucun message. Elles sont des miroirs désertés, des régions à parcourir, celles d’une civilisation déjà perdue ou non encore apparue. Les conditions sont réunies pour une archéologie de la ruine aussi bien que du futur.

Zones du doute.

« La Zone, c’est la Zone. La Zone, c’est la vie. Et l’homme qui passe à travers se brise ou tient bon ».

Léa Bismuth